Entrevue avec Thierry Voyer, directeur de Radio Néo.
Présentation de la radio :
Thierry : Radio Néo est une radio de catégorie A, selon les catégorie du CSA, qui en compte 5 de A à E. C'est donc une radio associative qui fête ses 10 ans cette année. L'idée de départ, complétement hors d'époque et sacrilège quand on fait de la radio, a été de faire le contraire des autres, à savoir prendre le pari de diffuser sur une même antenne des styles de musique différents, des artistes en développement, auteurs compositeurs interprètes vivants, de rendre compte d'une diversité musicale qui commençait à être critique dans les médias, avec une part importante accordé à la francophonie et au texte en français, et que pour cela, il y a un public. Offrir un vrai programme, différent et absent de la bande FM à des auditeurs dont on pense qu'ils sont curieux. Assez vite, sans pour autant atteindre des chiffres d'audience à la NRJ, on s'est aperçu que cela fonctionnait. Sur les dix ans, la tendance n'a fait que se renforcer. L'effet internet, pour nous, joue un rôle d'exciteur de curiosité, puisqu'on a tous accès à beaucoup de musique et des exigences plus grandes, une appétence plus forte pour notre parti pris.
En 2007, on a pu étendre notre rayon d'action en obtenant une fréquence sur Bourges et Toulouse, soit un bassin potentiel d'audience de 12 millions de personnes. Sans compter la diffusion sur le web, qui est complémentaire et qui ne remplace pas l'écoute traditionnelle.
Le streaming est-il un concurrent, un remplaçant ? :
Thierry : Visiblement non ! Tout le monde a son avis sur la question, pour moi, aujourd'hui ça ne l'est pas. Les habitudes d'écoute de la radio FM ne sont pas du tout les mêmes. C'est à dire que la radio s'écoute au réveil, avant d'allumer son ordinateur, avant de se coller l'oreille sur un téléphone portable, y compris les plus jeunes des auditeurs, sous la douche, dans la voiture et là déjà on arrive à 9h00 du matin, et en radio on a fait une grande partie de notre part d'audience, plus tard, on l'écoute sur un petit poste en faisant à manger, en faisant autre chose de manière générale. Être devant un écran n'est pas du tout la même démarche, et on voit bien, en regardant nos courbes d'écoute – le principal de l'audience est en début de matinée, puis un pic en sortie de travail -, que ces deux moyens sont complémentaires.
La radio c'est un ami, une vraie présence, une porte sur le monde que ne présente pas l'écoute dé-linéarisée sur internet. Depuis 7-8 ans que ce sont développés les sites d'écoute en ligne, on ne peut pas dire que ce fut une explosion. Il y une écoute des gens au bureau, non négligeable puisque pour Radio Néo, cela représente environ entre 5 et 10 % de l'écoute. Il y a une baisse c'est vrai, quoique depuis un an on assiste à une remontée des parts d'audience de la radio FM, mais il n'y a pas eu un effondrement ni un remplacement, ce qui tient plus, selon moi à la qualité des programmes. C'est plus le manque de diversité qui a fait le recul de certaines radios.
Ce que l'on appelle la rotation, ou fréquence de diffusion ? :
Thierry : C'est vrai que sur des radios commerciales, et NRJ n'est pas la pire, les rotations sont très grandes (le même titre plusieurs fois par jour), à ce jeu là la télé est la plus forte. La position de Néo est différente puisqu'on essaye de prôner une diversité de style, tout en soutenant des artistes en développement, équation difficile à résoudre puisque les journées n'ont que 24 heures. Ce qui donne une diffusion moyenne de 2 fois par jour, maximum 4 fois. Plus, ça n'est pas bénéfique pour l'artiste, pour notre audience qui apprécie la programmation plus aérée que l'on propose. Malgré ce que les grands professionnels disent, et je l'entends bien, sur la nécessité de beaucoup jouer le titre, de lui donner une grande exposition, ce que font les grandes radios de réseaux, surtout quand ils ont des difficultés d'audience, je pense que ce système est biaisé. La façon dont elles testent les titres et se concentrent sur ceux les plus diffusés, les plus vendeurs, faisant vendre plus et provoque en elle-même quelque chose de contre productif.
Néo prend-elle des risques ? :
Thierry : C'était notre constat. D'une certaine manière, on fait de la radio à papa, en tentant de retrouver cette effervescence magique de la bande FM dans les années 80 : Carbone 14, Radio 7 et même NRJ. On écoute les disques, on va au concert et on essaye de proposer des choses nouvelles, de l'auto-production, on est une des rares sur le région parisienne, en tant que radio associative, avec cette spécificité de ne faire que de la musique.
Comment fonctionne la programmation ? :
Thierry : À l'ancienne, on reçoit les disques, on les écoute. Le processus a été très simple, se faire connaître des maisons de disques et des musiciens et de dire : envoyer nous vos CD - on en reçoit environ une centaine par semaine, seulement en production francophone – avec cette subjectivité qui nous est propre et que l'on assume, sur un champ d'écoute large dont on exclut que le classique et le jazz, notre plus grand plaisir c'est quand un amateur de reggae vient nous dire que grâce à nous il apprécie le hip-hop, autre que celui qu'il peut entendre sur Skyrock.
Nous n'avons pas la problématique de segmentations, de tranches d'âge, de catégories socio-professionnelles, qui a fait ses preuves bien sûr, mais pour faire une autre radio que la notre. Pour vendre de la pub, il n'est pas utile de faire de la diversité, malheureusement ! Le financement des radios associatives est différent, qui nous extrait temporairement de la nécessité de remplir entre deux tunnels de pub.
Les quotas de chansons françaises ne sont donc pas une contrainte ? :
Thierry : Non aucun, même si il faut savoir que les quotas sont « négociés » au moment où vous recevez l'autorisation d'émettre. Il y a plusieurs possibilités, le régime moyen est de 40 % de titres en français et de 10 % de nouvelles productions, ensuite on a des possibilités de faire jouer une catégorie au détriment de l'autre. Nous, on a fait le choix de prendre tout au taquet, 60 % de texte en français et le maximum de nouvelles productions. Pas que ça non plus, puisqu'on essaye d'avoir des points de repères dans notre programmation, des titres plus connus, des découvertes que l'on a fait il y a longtemps.
Ça n'est donc pas une difficultés, quoique depuis quelques années on dépasse moins largement notre quota de chanson en français puisque la production française chantée en anglais s'est développée.
Un artiste peut-il se passer de radio ? :
Thierry : Oui et non. Oui, car faire de la musique, être un artiste, cela ne veut pas forcément dire devenir une star, ou même avoir une grande notoriété.
Non, car quand on veut pouvoir vivre de sa musique, ce qui est un minimum et comme vendre des disques devient difficile - il n'y a pas beaucoup d'artistes qui vendent 300 000 albums par an aujourd'hui, quelques-uns seulement et dont la démarche est plus dans l'entertainment – la radio reste le moyen privilégié de faire découvrir un musicien.
De ce point de vue là, internet n'a pas été l'alternative à ça. C'est la grande leçon des années Myspace, ce sentiment dés lors qu'on a une page, que plusieurs milliards de personnes ont accès à mon génie, ne suffit pas. Des artistes, que l'on vraiment découvert par internet, par le public, j'en connais toujours pas. Le plus important reste la radio et les concerts.
En ce qui concerne les morceaux diffusés, quelle est la politique de Radio Néo en terme de traitement et d'édition ? :
Thierry : Oui on traite le son, pas de la même manière que d'autres, mais oui, on le fait. La question de la compression à la radio, elle est d'abord d'ordre technique, et c'est celle là que l'on applique. Comme on le disait tout à l'heure, la radio est quelque chose que l'on écoute souvent d'une oreille, dans un environnement bruyant, il faut donc que le signal sonore soit suffisamment homogène pour que l'on ne soit pas en train de monter ou descendre le volume constamment, et pour le coup c'est de cette compression là dont on parle, qui consiste à réduire la dynamique du morceaux afin de relever le niveau général. On le fait aussi pour gagner de la couverture, quand on diffuse sur un émetteur, et pour une radio associative ça n'est pas la tour Eiffel, à côté d'autres fréquences, si elle sont très compressées, elles vont couvrir le signal. Donc on se bat avec nos petits bras musclés et à notre niveau, mais on essaye de le faire de manière musicale, sachant que la diffusion FM détériore de toute façon le son, sans que cela se sente de trop.
De plus, comme notre programmation est très éclectique en terme de production, les titres ont des audiogrammes très différents, on y va doucement. On joue donc ce jeu là, mais on a pas les moyens de le faire comme les autres, car cela coûte vraiment cher de bastonner.
Au delà de cette raison technique, il y a depuis des années une course, dont nous sommes tous les victimes et dont personne ne sait comment en sortir, qui est d'augmenter la sensation subjective de puissance.
En ce qui concerne les retouches, les edit radio, ça se fait de plusieurs façons, à commencer par la production. Il faut savoir que le travail entre l'industrie du disque et la radio se fait main dans la main et donc, souvent, elles viennent s' enquérir auprès des radios afin de savoir ce qui pourrait augmenter leurs chances d'être diffusé, d'autant que les radios ont mis en place des outils d'écoute, de panel, de public type qui leurs permettent de tester les titres de façon statistiques et marketing. Il y a donc des morceaux fait sur mesure en terme de style, de son, de texte – notamment, ce qui fait polémique en ce moment, ce sont les duos entre un artiste français et une pointure internationale, afin de respecter les quotas -, de longueur, et ce de manière intuitive maintenant, un titre de 7 minutes n'a aucune chance de survie sur une radio à forte audience, 3'30'' c'est limite, de forme, l'intro ne doit pas être trop longue, pas de latence...
Parfois les radios elles même coupent dans le vif, pour des raisons techniques aussi, une heure fait une heure, et que pour caler un écran pub il faut un élément sonore de 1'25'', dans ce cas on coupe. On ne le fait pas, il peut nous arriver de couper des intro, ou des outro, et plutôt que de ne pas passer le titre, je prends l'option de couper. Ce sont des cas très marginaux.
À ce calibrage sur la forme, s'ajoute-t-il un calibrage sur le fond ? :
Thierry : Pour nous, aucun, cela fait partie de notre identité que donner une place à toute type de production musicale sous les seuls critères de qualités subjectives qu'on a définit, jusqu'à une certaine limite, que l'on a jamais atteint. Rappelons que nous avons les contraintes du CSA, celles de la loi. Ça n'est pas un engagement de la radio lorsque l'on passe des titres politiquement engagés. Par contre, demain je reçois un CD de rock identitaire, j'avoue que je n'y arriverai pas. J'en ai jamais reçu non plus.
Une découverte, un souvenir, parmi tant d'autres ? :
Thierry : Il y en a tant, depuis 10 ans. Certains on fait un bon bout de chemin, d'autres continuent, je pense à Batlik, qui est un artiste trop sous exposé en regard de son talent, un des meilleurs auteurs de chansons sur ces 10 dernières années. L'exemple de Camille, puisque la première fois qu'elle s'est entendu en radio, c'était sur Radio Néo. Il y a aussi Nosfell, Wax Taylor, Moriarty... qu'on a été les premiers à diffuser.
Propos recueillis par Yan Pradeau.